Savez-vous planter les choux ?

Une très belle exposition au Musée paysan de la Chaux-de-Fonds, du 24 mars 2018 au 3 mars 2019.

C’est au cœur de l’histoire des comestibles qu’on plonge. Des comestibles, des outils pour les cultiver et une histoire qui nous fait passer du noble de la Quintinie, qui sous Louis XIV, fait la promotion des connaissances potagères, au plan Zwahlen, permettant la réquisition de terres urbaines communales pour la culture des comestibles, en 1945.

Jean-Batiste de la Quintinie

Quoi de plus naturel qu’une exposition sur les comestibles dans un Musée paysan ? C’est pourtant l’occasion d’une incroyable invitation au voyage. Dans une atmosphère boisée rappelant autant la ferme que le navire d’autrefois, on est d’entrée surpris par l’évocation d’un monde tout autre, celui de la royauté de Louis XIV et des jardins français. Jean-Batiste de la Quintinie, créateur du potager du roi, nous y invite à travers une reproduction de quelques pages de son « Instruction pour les jardins fruitiers et potagers » de 1690. Et à mieux y penser, on peut être surpris de l’intérêt d’un puissant comme le roi soleil pour un potager.

Aujourd’hui, peu nombreux sont nos dirigeants qui daignent s’intéresser réellement à l’agriculture.

Si on y regarde de plus près (l’intégralité du texte de l’Instruction est publié sur le site de la Bibliothèque Nationale de France, Gallica), les propos de la Quintinie ont de nos jours de quoi étonner :

Je veux, si je puis, remédier à d’aussi grands défauts tant par l’obéissance aux ordres que j’ay eu l’honneur d’en recevoir, que par l’inclination à faire plaisir, que j’ose dire m’être naturelle, & sur tout en cette matière du Jardinage, qui d’elle-même inspire cette humeur bien-faisante. C’est pourquoy je me suis engagé à faire ce Traité, & à le rendre public, ayant cru en effet que ce ne serait pas un Ouvrage inutile, si, comme je le souhaite, & que je me le suis proposé, je pouvais aider aux honnêtes gens à mieux ordonner de l’oeconomie de leur Jardins, & aider en même temps au Jardiniers à mieux executer les intentions de leurs Maîtres ; & par conséquent de trouver par le moyen de la Culture les avantages que la terre ne donne qu’au travail & à l’industrie.

L’agriculture est un Art veritablement noble, & capable même de communiquer de la noblesse aux gens qui en font profession ; aussi est-il vray que d’ordinaire ils sont ravis que tout le monde voye leurs Ouvrages ; & quand il leur arrive de rencontrer heureusement, leur plus grande joye est de declarer à ceux, qui le veulent savoir, les moyens, dont ils se sont servis pour réussir, au lieu que communément l’esprit des autres Ouvriers est de faire mistere de tout, & de garder pour eux seuls les lumières qu’ils ont acquis dans leur Art. Xenophon.

Trois raisons principales m’ont encore particulierement obligé à écrire.
La premiere a été de voir le peu d’instruction, qu’on tire de tant de Livres qui ont été faits sur cette matière en tous les siecles, & en toutes les Langues ; il est bien vrai que nous avons beaucoup d’obligation non seulement à d’anciens Auteurs, qui on si solidement parlé de l’Agriculture generale, mais encore à quelques modernes, qui ont fait part au public de leurs connoissances particulières …

Certes, Jean-Batiste de la Quintinie est agronome, mais il est aussi avocat. Ses propos surprennent par l’estime en laquelle est tenu ce qu’on appelle de nos jours le jardinage. Plus loin dans son ouvrage, il insiste sur les qualités des jardiniers et montre une curiosité étonnante en ce domaine.

Il reprend Xenophon pour parler de l’Art de l’agriculture et écrit le mot Culture avec une majuscule, va plus loin en louant le partage des connaissances propre au agriculteurs et se sent si redevable des connaissances acquises qu’il veut les partager avec les honnêtes gens pour l’économie de leurs jardins.

Cela est à comparer avec l’attitude des industriels de l’alimentaire qui délibérément mélangent les produits bio avec les autres et cachent la composition des de leurs aliments et aussi avec l’attitude des scientifiques plus préoccupés par le dépôt de brevets sur le vivant que par le partage des connaissances.

Reste que si le rapport des jardiniers à leur maîtres persiste aujourd’hui dans celui des agriculteurs aux intermédiaires de la grande surface, des intellectuels-agriculteurs comme De la Quintinine sont toujours peu nombreux et l’ingénieur agronome peu valorisé ou de nos jours trop associés à la chimie multinationale.

Mais on en trouve dont les décisions sont étonnantes.

Friedrich Traugott Wahlen

Évidemment le plan Wahlen est connu et naturellement mentionné dans l’exposition au titre d’une autosuffisance alimentaire en temps de guerre. Mais dans le contexte actuel des incroyables comestibles, non seulement ce plan nous ramène au cœur d’une histoire ou les comestibles ont eu un rôle fondamental à jouer, mais aussi interpelle fortement sur l’état actuel de la situation.

Les communes et les entreprises industrielles cultivèrent les prairies jadis négligées, de même que les parcs publics, pour contribuer à l’approvisionnement alimentaire. (« L’agriculture et la démocratie directe« , Werner Wüthrich)

Ce qui est frappant pour un agriculteur en herbe comme moi, c’est le rapport entre l’incroyable difficulté à pouvoir disposer de terrain pour la culture de comestibles et la mise en valeur des villes par les espaces fleuris. Visiblement l’agriculture est difficilement urbaine, mais le jardinage reconnu. Avec Wahlen, le renversement est total. Les parcs publiques deviennent un lieu d’autosuffisance alimentaire. Loin de moi l’idée de contester leur existence sous quelque forme que ce soit face au béton, mais se pourrait-il que leur fonction change quelque peu pour illustrer la nécessité d’une indépendance, aujourd’hui tant alimentaire qu’intellectuelle, face aux aléas de la vie ?

Parmi les leçons à tirer de ce cas, on peut notamment retenir qu’en situation de crise, la solidarité a permis d’améliorer la situation générale du pays. L’ensemble de la population a participé au déroulement du projet et s’est entraidé pour aller vers l’objectif fixé.
Le plan Wahlen est un exemple historique d’agriculture urbaine. La mise en culture des espaces publics est une réaction à la crise similaire à celle observée par les villes en transition. Nous pouvons faire le parallèle avec l’exemple plus actuel de la ville de Détroit qui, après avoir perdu un tiers de sa population suite à l’effondrement de l’industrie de l’automobile, s’est spontanément tournée vers l’agriculture urbaine afin de répondre aux besoins des habitants. Dans ce contexte particulier, la mixité programmatique est opérée automatiquement car elle permet une optimisation des échanges. Le bouclage des flux de matière et énergie est le résultat d’une réflexion sur la manière d’économiser. La multiplication des interactions à l’intérieur du système d’activités humaines le mène vers la résilience, caractéristique des écosystèmes matures. (« Plan d’autosuffisance alimentaire Wahlen« , cargocollective)

Car le plan Wahlen concrétise plus qu’une réaction à la guerre, mais la volonté d’une indépendance qui n’est absolument plus à l’ordre du jour. Et pourtant aujourd’hui, elle revient partout avec le désir de se réapproprier les connaissances nécessaires pour permettre à chacun de changer le monde. Là, les incroyables comestibles, ailleurs les fablab. Mais récupérer des connaissances ou des outils dont on ne veut plus est une chose, récupérer de la terre en est une autre.

Par bien des aspects, l’action des incroyables comestibles auprès des collectivités locales ressemble à celle des paysans sans terre (même dans un pays comme l’Allemagne, face aux caisse de pension, les petits paysans doivent renoncer à la terre) que l’argent dépossède, en ce qu’il doivent lutter contre le béton ou les parkings. Une lutte du pot de terre contre le pot de fer, tant les intérêts d’une dépendance alimentaire sont grands.

Le musée paysan

Merci donc au musée paysan de nous emmener dans une histoire aux résonances multiples dont les objets mêmes sont porteurs de sens, tels les arrosoirs ou grattoirs divers. Les contenants par exemple, … mais non, stop, je préfère laisser votre imagination voyager.

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